samedi 12 décembre 2020

BEAUREGARD #13

 «Si on se lance dans l'édition 2021, c'est qu'on pense que c'est possible...»

Le message de Paul Langeois et de Claire Lesaulnier, à la tête du festival normand qui se déroule chaque été depuis 11 ans, est sans équivoque. On oublie 2020, on se projette sur une 13ème édition de Beauregard avec une motivation et une envie qui n'ont fait que croître depuis avril dernier, lorsque le couperet de l'annulation est tombé. Optimisme de rigueur donc tout en travaillant avec les autres acteurs de la culture et de l’événementiel sur un protocole adapté et validé par le gouvernement. 

Les organisateurs ajoutent :

«La culture est sacrifiée depuis des mois et cette situation doit changer. Une autre année "blanche" fragiliserait Beauregard mais ne serait pas fatale. Ceci grâce, notamment, à deux éditions très positives (2018 et 2019). Mais de nombreux autres festivals et prestataires ne se relèveraient pas d'une nouvelle année sans festivités. Tout se jouera dans les mois à venir et on a de quoi être confiants. Les vaccins et les traitements arrivent, le festival est prévu dans 7 mois, on peut y croire.». 

Coté programmation, 75% des artistes prévus en juillet dernier seront présents l'année prochaine. Une évidence pour Paul Langeois : «Quand l'annulation des festivals s'est produite, une solidarité naturelle s'est mise en place entre tous les intervenants et différents acteurs du milieu. Festivals, artistes, tourneurs, prestataires, tous les contrats ont été reconduits pour ceux qui le pouvaient. Seuls 9 noms sont à trouver pour remplacer Body Count, Roger Hodgson, Kompromat et quelques autres qui n'ont pas pu reporter leur tournée pour des raisons de calendrier. C'est la première fois que j'ai si peu de travail avec la programmation! ». 

Une excellent nouvelle car l'affiche est encore une fois équilibrée et de très grande qualité. On croise les doigts tout en guettant un mouvement, un geste, un regard du côté des autorités gouvernementales. Les festivaliers, eux, ont envoyé un signal fort, en se précipitant sur les pass "Offre Fan", tous vendus en quelques heures. Histoire de rappeler à nos dirigeants que la culture, le spectacle vivant, les concerts et les festivals sont essentiels à leur yeux. 

Rendez-vous les 1, 2, 3 et 4 juillet !

samedi 24 octobre 2020

BROR GUNNAR JANSSON + ROTOROBOTS @ La Carène, 23 octobre 2020 - Brest

Les deux artistes, invités ce soir à distribuer un peu de baume au cœur au public réparti dans le hall de La Carène, sont Rotor Jambreks et Bror Gunnar Jansson. Deux "one man band", désormais à la tête d'une poignée de robots musiciens pour l'un et d'un ténébreux trio Blues pour l'autre. En raison des exigences sanitaires, la Carène s'est muée en cabaret et le concert se déroule dans le grand hall de la salle brestoise. Cette configuration, déjà testée à de nombreuses reprises, est un très bon compromis, tant le son et la visibilité sont excellents. Si l'ambiance est moins brûlante, et puisqu'il faut bien faire avec, ce mode concert intimiste a le gros avantage d'offrir aux spectateurs attablés devant la scène, un live d'une proximité rare et dans des conditions finalement très confortables. Alors pas d'excuses, on continue d'aller aux concerts!

Il a beau être entouré de robots musiciens, c'est plutôt un voyage dans le passé que nous propose Rotor Jambreks, avec sa nouvelle création : Rotorobots. Plus Retrogaming que I.A. Plus Planète Interdite que Blade Runner. Les musiciens robots sont en charge d'une partie de la section rythmique ainsi que d'une guitare supplémentaire. Le reste, (guitare, chant, grosse caisse et caisse claire) est joué par "L'humain", comme l'annoncent les machines en début de set. Plus qu'un concert, un concept!



Quelques nouveaux morceaux, bien ancrés Rock 90's, sont présentés ce soir, dont un somptueux Fire With Fire qui fleure bon le Soundgarden de Chris Cornell. Entre chaque titre joué, les robots interviennent maladroitement et amusent le public, comme lorsque la voix "GPS" remercie chaleureusement le public de - nom de la ville - ou lorsqu'elle est incapable de lire correctement When This Is Through, le prochain titre à jouer (comme quand mon GPS essaie de prononcer Penmarc'h ou Le Faou). Le set s'accélère un peu plus sur la fin avec notamment Boiling Point, Cut Loose et Under The Carpet. Riffs Blues/Rock, mélodies Pop, rythmiques Swing, Rotor Jambreks sait tout faire et le prouve encore une fois ce soir. On se quitte après les remerciements de rigueur : « Thank You - nom de la ville -». Épatant.



J'avais en tête le magistral concert de Bror Gunnar Jansson aux Vieilles Charrues en 2019. Ce jour-là, j'avais pris une belle claque, et sans sommation. En configuration 360° et ras-du-sol, le suédois avait littéralement retourné le chapiteau Gwernig, laissant à toutes celles et ceux qui étaient présents, le sentiment d'avoir assisté à l'un des grands moments de l'édition. Je retrouve chez lui quelque chose que j'aime beaucoup : l'authenticité de CW. Stoneking et la noirceur de Timber Timbre. Il me tardait de le revoir. L'entrée en scène est précédée d'une bande son très lugubre (morceau de piano dont j'ignore l'auteur). Un fond sonore de circonstance quand on connait les textes macabres que chante Bror Gunnar Jansson. Il chante les meurtres sordides, les féminicides, les crimes atroces. Sa musique prend sa source essentiellement dans le blues. Le blues poisseux, le blues aux mains sales. La musique parfaite pour la lecture du Dalhia Noir ou d'American Psycho. Le groupe s'installe et débute avec Body In A Bag. Le ton est donné.



Premier gros frisson sur God Have Mercy, superbe prière hurlée, qui fait planer d'un coup le fantôme de Robert Johnson au dessus de nos têtes. Le rythme s'accélère sur There's A Killer On The Loose, où Bror Gunnar Jansson pose ses premiers solos pendant que Stefan Bellnäs (basse) et Emanuel Svensson (batterie) maintiennent un tempo très tendu. Nul besoin d'inventer des histoires à faire peur, la réalité est suffisamment terrifiante. C'est ce que raconte Machine ou comment, en 2017, Peter Madsen a assassiné la journaliste Kim Wall venue faire un reportage à bord de son sous-marin. Dans Breathe, son dernier titre sorti cet été, Bror Gunnar Jansson évoque les derniers instant de Georges Floyd, victime des violences de la police américaine. Mention spéciale au superbe Det Stora Oväsendet (le grand tumulte en Suédois), morceau  instrumental de plus de 10 minutes, où 9 notes résonnent en répétition, tel un carillon funèbre. 

 

Plus le concert avance et plus les musiciens semblent se détendre et se faire plaisir. Prolongeant les morceaux jusqu'à virer en grosse impro psyché. C'est le cas sur Stalker, ou les 3 musiciens sont tellement "pris" dans leur jeu, qu'ils en oublieraient presque leur auditoire. Le groupe remarque le regard déconcerté de quelques spectateurs et annonce d'un air amusé : « Oh! We are sorry for that. We'll never do it again! ». Dans la foulée, sur le furieux Stay Out All Night Long, Bror Gunnar Jansson enchaîne les solos de guitare à faire pâlir Jack White. On est loin de la légère retenue du début de concert, le public est comblé et demande un rappel. Vœu exaucé avec en final l'irrésistible The Bear Snake. Bror Gunnar Jansson confirme tout le bien que l'on pense de lui. Il a musclé sa musique et son jeu de scène et ça lui va très bien. Il semble évident que nous n'en sommes qu'au début de l'histoire et que ce garçon va rayonner de plus en plus fort. Et pour répondre à  Bror Gunnar Jansson qui demandait, en fin de concert, si nous avions appris des mots en suédois : Tak Så Mycket.


Toutes les photos sont ICI.

                                                                                                                                                                   Jérôme

samedi 3 octobre 2020

Elliott Murphy @ Salle Cap Caval, 2 octobre 2020 - Penmarc'h

Les festivals et les concerts font partie de notre ADN. Être contraints d'y renoncer, depuis 7 mois, est un vrai déchirement. Au printemps, nous étions nombreux à penser qu'en septembre tout ceci ne serait plus qu'un vieux souvenir pénible. Il n'en est rien, et la situation est devenue très critique pour l'ensemble des professionnels du spectacle. Milouze En Live tient à apporter un soutien total aux artistes, musiciens, organisateurs, programmateurs, producteurs, techniciens, afficheurs, à toutes celles et ceux qui subissent de plein fouet cette crise sans précédent.

On ne va pas se mentir, la venue de Elliott Murphy à Penmarc'h en cette sombre période est une véritable bouffée d'oxygène. C'est un des rares concerts de la région qui n'est pas annulé ou reporté. Un événement devenu précieux et que l'on doit à la volonté commune, des organisateurs et de l'artiste. Alors oui! Tandis que la tempête Alex s'abat avec force sur la Bretagne depuis hier, Elliott Murphy, sur scène ce soir, c'est le phare d'Eckmühl. Avec, à la louche, 35 albums en près de 50 ans de carrière, la comparaison avec le gigantesque édifice de pierre, qui se dresse quelques centaines de mètres plus loin, n'est pas usurpée. Un monument, un guide au beau milieu du chaos. 

La première partie du concert est assurée par Alan Le Berre, jeune artiste local pris de passion pour le Rock'n Folk. Le set est partagé entre compositions aux textes engagés et covers habillement choisies. City Of New Orleans de Steve Goodman (le Salut Les Amoureux de Joe Dassin), La Route de Michel Corringe, Proud Mary de Creedence Clearwater Revival, Folsom Prison Blues de Johnny Cash et Johnny Be Good de Chuck Berry en rappel. De belles références que les spectateurs récompensent par des applaudissements nourris. Une entrée en matière réussie pour le Penmarc'hais. 



Elliott Murphy entre en scène, salue le public et clame haut et fort « Toujours vivant! ». Et visiblement en pleine forme, lui, désormais septua. Il est entouré de deux musiciens de grand talent. La violoniste australienne Melissa Cox et le guitariste normand Olivier Durand, complice de scène qu'Elliott Murphy considère comme son frère tant la connexion est grande entre eux. Le "Murph Street Band" en quelque sorte. Le set débute avec Drive All Night, qui aurait pu être rebaptisé Drive All Day quand on pense au calvaire qu'ils ont enduré pour arriver en pays Bigouden. Partis depuis 7h ce matin en train, bloqués à Rennes à cause d'un arbre tombé sur la voie, réinstallés dans un TGV qui tombe en panne, puis dans un TER qui tombe en panne à son tour et finalement récupérés à Vannes par un taxi dépêché par Cap Caval, lui aussi bloqué vers Quimper à cause d'un arbre sur la route. Incroyable chemin de croix pour arriver juste avant 20h à Penmarc'h. De quoi générer encore plus de respect pour ces 3 artistes qui ne laissent rien transparaître de leur fatigue, bien au contraire. 


Il n'y a aucun round d'observation. L'osmose entre le public et le groupe est immédiate. Made In Freud, Deco Dance, I Want To Talk To You, la sélection faite dans la discographie du song-writer est parfaite. Melissa Cox, au violon, excelle à la façon de Scarlet Rivera qui illuminait les titres de Dylan sur l'album Desire. Entre les différents titres joués ce soir, Elliott Murphy se laisse aller à quelques confidences : « 7 mois de vacances, je n'ai jamais eu ça depuis 45 ans! Je ne sais pas ce que vous avez fait pendant le confinement? Moi, j'ai beaucoup regardé la télé, applaudi les infirmières tous les soirs, beaucoup mangé et je me suis pas mal disputé avec ma femme aussi. Nous n'avions pas le temps de nous disputer avant! ». 

Écrite avant que le virus Covid-19 ne s'empare du monde, Elliott Murphy dédie What The Fuck Is Going On? à l'année 2020. Chanson qui dénonce les dérives des économistes et dont le titre colle à merveille à l'époque actuelle. « Comment peut-on traduire ça en français? », demande-t-il à ses musiciens. La meilleure réponse jaillie du public : « C'est quoi ce bordel? ». L'enchaînement qui suit est un vrai délice : Fix Me A Coffee, Navy Blue et You Never Know What You're In For. Trois magnifiques ballades, qui, chacune à leur manière, vous captivent et vous émeuvent. C'est l'écriture, la mélodie, la présence, la voix, le regard, l’honnêteté...tout ce qui fait d'Elliott Murphy l'un des meilleurs de sa génération. Il n'y a qu'à écouter le formidable On Elvis Presley's Birthday pour s'en rendre compte. 


 

Le concert touche à sa fin, le groupe joue deux "classiques" repris en chœurs par l'ensemble du public. Sur A Touch Of Kindness, Olivier Durand dégaine un splendide solo tout en maîtrise. Guitariste attitré depuis 25 ans, c'est aussi grâce à lui si les concerts d'Elliott Murphy sont aussi bons. Un peu plus tard, sur Come On Lou-Ann, il se livre à une vrai battle avec Melissa Cox, le violon répondant du tac au tac à la guitare, pour un plaisir total côté scène et côté gradins. On a cru, environ un quart de seconde, à la venue de Springsteen sur la scène de Cap Caval lorsque Elliott Murphy s'est tourné vers le backstage s'exclamant « Come on Bruce! ». En attendant un retour du Boss en 2022, d'après les confidences de son vieil ami, Elliott Murphy reprend Better Days puis nous offre une chanson inédite et encore jamais jouée sur scène : Hope. Comme un symbole.

 

Longuement ovationnés, les trois artistes quittent la scène, véritablement émus d'avoir enfin rejoué devant un public. Une émotion et une joie partagées avec les spectateurs qui sortent doucement de la salle en se foutant pas mal de la tempête qui fait rage. Ça fait un bien fou!


                                                                                                                                                   Jérôme