Direction l’Hydrophone pour le festival itinérant Les Femmes s’en mêlent, gage de qualité et de talents émergents depuis près de 30 ans. L’escale lorientaise était marquée d’une croix sur mon planning, avec au programme Île de Garde et Requin Chagrin. Deux groupes aux styles plutôt opposés (c’est aussi la démarche du festival) qui promettaient une soirée riche et intéressante, aussi bien pour les aficionados que pour les oreilles curieuses.
Est-ce le superbe collage représentant Catherine Ringer, aperçu en entrant à
l’Hydrophone, qui m’est resté en tête au moment où Île de Garde a commencé son
set ? Toujours est-il que j’ai retrouvé chez Klara Coudrais, qui mène le
groupe, un peu de l’emblématique chanteuse des Rita Mitsouko. Dans sa façon
d’occuper la scène et d’« affronter » le public, peut-être. Une assurance et un
magnétisme indéniables qui impressionnent d’entrée de jeu. Pour compléter le
trio, Morgane Poulain à la batterie et Cécile Aurégan aux synthés envoient un
tempo tendu et des nappes électro/new wave qui accompagnent à merveille le
spoken word de Klara.
Île de Garde représente et retranscrit parfaitement notre époque : ses
malaises, ses inquiétudes, ses colères et sa volonté de résistance. Elles nous
renvoient en pleine face les dérives de notre société et en dressent un constat
froid, sans apitoiement, avec des titres comme Homicide Volontaire, The
Ageless Woman ou Boy. L’émotion se fait palpable sur Ruines,
superbe chanson en italien que Klara expliquera un peu plus tard avoir écrite
au début du conflit en Ukraine. Elle profite de cet échange avec le public pour
apporter son soutien total au mouvement social porté par les étudiants et
évoquer sans détour la menace de l’extrême droite qui suinte de partout en
France.
Le concert reprend de plus belle avec les excellents Birthday Girl et To The Death, deux titres puissants où Île de Garde bascule de la tension coldwave aux rythmes électro. Le tout reste porté par la performance hypnotique de Klara Coudrais, qui capte tous les regards jusqu’à la fin du set, salué par des applaudissements chaleureux et mérités. Avec un excellent premier EP fraîchement signé chez Born Bad Records, une présence scénique redoutable et des textes résolument engagés, l’aventure Île de Garde ne fait que commencer. Le groupe a tout pour devenir une référence incontournable de la scène actuelle, et il faudrait être aveugle et sourd pour ne pas s’en rendre compte.
La seule fois où j’avais vu Requin Chagrin en concert avant ce soir, c’était il y a cinq ans, aux Vieilles Charrues, en pleine période Covid. Une configuration exceptionnelle, avec une programmation réduite sur quatre journées et une jauge limitée à 5 000 personnes sur une seule scène. Ce fut une bulle d’air au milieu d’une époque compliquée, qu’on préférerait oublier. Le concert de Requin Chagrin reste néanmoins un excellent souvenir. Cinq ans, c’est aussi l’écart entre Bye Bye Baby, le troisième album de Requin Chagrin, et Décollage, le quatrième, sorti en mars dernier. Comme à son habitude, Marion Brunetto, qui incarne à elle seule le projet Requin Chagrin, y joue tous les instruments. Mais ce soir, c’est en formation complète qu’elle se présente sur scène, accompagnée d’Axel Le Ray à la batterie, de Joseph Deschamps à la basse et de Gaël Etienne aux synthés.
Le set débute avec quatre titres issus du dernier album. Sur scène, la dream pop aérienne de Requin Chagrin prend une dimension plus indie rock. Marion s’en donne à cœur joie à la guitare et le public se laisse rapidement happer par ses mélodies accrocheuses. Mention spéciale à Parachute et For You, particulièrement réussis. Place ensuite à Adélaïde, premier titre composé par Marion et qui figurait sur son premier LP, sorti il y a dix ans. On y retrouve des sonorités qui rappellent indéniablement Indochine, groupe pour lequel Marion n’a jamais caché son admiration et dont Requin Chagrin a assuré plusieurs premières parties.
On poursuit la balade dans la discographie du groupe avec les très bons Soleil Blanc et Déjà Vu, puis Mauvais Présage, l’un des titres les plus connus de Requin Chagrin. Sur RC, le morceau suivant, je ne peux m’empêcher de poser mon regard sur l’ascenseur situé à droite de la scène, qui arbore un joli lettrage digital rouge : RC. Plutôt cocasse, pour le coup ! L’ambiance est excellente dans la salle et le public se met désormais à chanter avec Marion Brunetto sur Ciao Rubello. Le concert continue crescendo avec Volage, Ultra Fort, puis Sémaphore, attendu par une fanbase bien présente aux premiers rangs. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé BB, qui clôture le set : un vrai hit qui prend une belle envergure sur scène.
Le groupe quitte la scène quelques instants avant de revenir offrir un rappel au public lorientais. Marion est d’abord seule à la guitare pour Rose, interprétée dans une version intimiste, sans arrangements ni effets. Puis le groupe revient au complet pour donner à ce joli moment toute son ampleur. Le dernier titre sera Rêveries. Marion échange sa place avec Axel et s’installe derrière la batterie, où elle se défoule une dernière fois sans cacher son plaisir. Requin Chagrin quitte finalement la scène sous l’ovation du public. De quoi lui donner envie de revenir un peu plus souvent en Bretagne… On l’espère !





















