samedi 7 février 2026

BERTRAND BELIN @ La Carène, 6 février 2026 - Brest

Sortie d’hibernation et retour aux affaires, il était temps ! Le réveil est classieux puisque mon premier concert de l’année sera celui de Bertrand Belin, venu présenter sur scène son huitième album sobrement intitulé Watt. Album remarquable d’un artiste complet, tranquillement devenu majeur et incontournable sur la scène hexagonale. Le concert affiche sold out et c’est tout sauf une surprise.

Entouré de six musiciens irréprochables du début à la fin, vêtu d’un splendide costume violet, Bertrand Belin débute son set avec Pluie de data, issu de son dernier album. Ce soir, sur les 18 titres joués sur scène, 11 seront tirés de Watt. Les premiers frissons ne se font pas attendre devant les magnifiques Rembobine et L’amour ordinaire. Même lorsque le sens des textes demeure parfois énigmatique, la poésie, elle, saute aux yeux. La scénographie est sobre : le groupe entoure Belin tandis qu’un grand écran incliné diffuse des ambiances lumineuses élégantes, sans jamais détourner l’attention de l’essentiel.

Forcément, des références viennent à l’esprit. On pense à Bashung, bien sûr, mais aussi à Gainsbourg ou Christophe par moments. Les influences sont là, assumées, digérées, mais le style reste unique et profondément personnel. Comme dans ce petit intermède où le Quiberonnais interpelle le public pour raconter une anecdote, une histoire de balade au bord de l’eau. « Ça se passe sur une plage du Morbihan, pour vous c’est un peu la Côte d’Azur là-bas non ? » Chambrage en règle en ce week-end de derby (Stade Brestois – FC Lorient), de bonne guerre… Le récit, drôle et poétique, embarque totalement la Carène. Lui, savoure malicieusement son effet. 

Dans la salle, on sent un public conquis, majoritairement connaisseur. Beaucoup ont déjà croisé la route du dandy breton. Une amie avec qui j'ai discuté avant le début du concert, se souvenait l’avoir vu au Club — la petite salle de la Carène — ainsi qu’au Triskell de Pont-l’Abbé, à l’époque devant une vingtaine de spectateurs. Le chemin parcouru parle de lui-même. Le show reprend avec Seul, puis La nouvelle, aux accents très gainsbouriens, où le groupe se lance dans une échappée funky-jazz de toute beauté. On reste dans cette énergie avec le dansant Tambour, avant de ralentir et basculer vers le splendide Certains jours, mon coup de cœur de la soirée.


Le final du set est tout aussi marquant avec De corps et d’esprit, dont certaines sonorités ne sont pas sans rappeler Calling Elvis de Dire Straits. Guitares fines, atmosphère magnétique… Belin capte littéralement la salle. Et puisqu’on parle de magnétisme, difficile de ne pas penser à Nick Cave : sur La béatitude, il occupe l’espace d’une façon qui n’est pas sans rappeler l’icône australienne, autant dans la présence que dans l’atmosphère du morceau. Idem avec Sur mon 31, joué en début de set. C’est tout simplement beau !


Sortie de scène sous les ovations, puis rappel. S’enchaînent Watt, puis l’incontournable Oiseau, moment suspendu où Belin déploie lentement ses ailes en faisant participer un public immédiatement réceptif. Pour conclure ce premier retour, Sur le cul est livrée dans une version longue et hypnotique. Alors que l’on pensait l’histoire terminée, le groupe revient une dernière fois. Ultime offrande : Tel qu’en moi-même, interprétée comme une symphonie version crooner, intense et élégante. Une sortie tout en classe, à l’image de la soirée.

Jérôme

vendredi 5 décembre 2025

The Chameleons @ Cabaret Vauban, 4 décembre 2025 - Brest

Je ne vais pas vous raconter d’histoires : The Chameleons, dans les années 80, je suis complètement passé à côté. J'étais trop jeune peut-être… J’écoutais plutôt U2, Talk Talk, The Cure ou Depeche Mode.
Plus tard, quand j’ai fini par plonger dans le post-punk, j'allais plutôt vers Joy Division, Killing Joke ou The Opposition. Bref : The Chameleons n’étaient pas familiers à mes oreilles. Néanmoins, je savais que le groupe avait sorti des albums importants et lorsque la date du Vauban a été annoncée, j'ai eu la nette impression que ce serait une erreur de pas y être. Je me suis donc plongé plusieurs semaines dans la discographie du groupe (il n’est jamais trop tard pour écouter de la bonne musique !)... Il ne restait plus qu'à y aller.

Pas de première partie : le concert démarre à 20h45, malheur aux retardataires ! Le Vauban est archi-complet et l’enthousiasme est palpable. Ce soir, la moyenne d’âge frôle la soixantaine, il y a beaucoup de fans de la première heure. De la formation originelle des Chameleons, il reste ne reste que Mark Burgess — alias Vox — (chant et basse), et Reg Smithies (guitare). Le binôme historique est désormais entouré de Todd Demma (batterie), Danny Ashbury (claviers) et Stephen Rice (guitare). Le set s’ouvre avec Where Are You ?, titre issu de Arctic Moon, cinquième album studio du groupe — cinq albums en trente-cinq ans d’existence, entrecoupés de séparations et de reformations. Sur la pochette, on retrouve cet artwork immédiatement reconnaissable, mélange de psyché et de poésie, propre aux Chameleons. Un style graphique qui ressemble un peu à celui de Ange et qui me rappelle les couvertures des romans de Barjavel. Retour au concert, l’ambiance est excellente dès les premières secondes...comme souvent au Vauban. Guitare-basse en bandoulière, Vox en impose : visage sévère, voix impeccable, regard perçant. Je lui trouve justement un petit air de Jaz Coleman, le charismatique leader de Killing Joke.



Les anciens titres ne tardent pas et Perfume Garden, que Vox dédie à John Peel, me donne les premiers frissons. Les nouveaux morceaux tiennent carrément la route : Lady Strange, Feels Like the End of the World, Saviours Are A Dangerous Thing — dédicacée à Trump, Farage et Le Pen (“don’t believe them!”, lance Vox en introduction) — et surtout David Bowie Takes My Hand, magnifique ballade de près de dix minutes, avec ces accords de guitare douze cordes qui rappellent clairement l’intro de Space OddityJuste avant, Vox explique que cette chanson lui a “sûrement sauvé la vie”. On n’en saura pas plus. 

 

Autres grands moments du concert : les magnifiques Paradiso (sur laquelle on mesure toute l’influence des Chameleons sur des groupes comme Interpol, White Lies ou Editors), Swamp Thing et Soul Isolation, que Vox allonge de multiples incursions/snippets. Parmi celles que j’ai reconnues : The End des Doors, Eleanor Rigby des Beatles et There Is a Light That Never Goes Out des Smiths. Vox dégouline de sueur (il fait toujours chaud au Vauban!), il mime un tir de précision et murmure "Diamond Bullet Through The Head...", le public ne s'y trompe pas et acclame haut et fort ce passage très intense du show. Il s'est passé un truc comme on dit !



Le temps est passé vite, le groupe quitte la scène puis revient pour un rappel superbe qui retourne littéralement le Vauban : quatre titres issus de Script of the Bridge, l’album phare du groupe, encore aujourd’hui un album majeur du post-punk. Moi qui me suis éloigné du bord de scène, je constate que même tout au fond du Vauban, jusque dans les escaliers, les gens chantent et applaudissent sur Monkeyland et Second Skin. L’apothéose arrive avec Don’t Fall, hymne post-punk par excellence, qui n’a pas pris une ride en plus de quarante ans. Grosse ambiance. Excellent concert. 
J'étais passé à côté des Chameleons à l'époque, merci au Vauban pour cette belle session de rattrapage !

Jérôme



samedi 1 novembre 2025

Jay-Jay Johanson @ La Carène, 31 octobre 2025 - Brest

J'ai découvert Jay-Jay Johanson en 2002, avec l’album Antenna. Je revois encore cette pochette intrigante : le Suédois torse nu, maigre, coupe orange néo-punk – un brin dérangeant, forcément fascinant. Musicalement, c’était déjà un bijou d’électro et de trip-hop sophistiqué, porté par I Want Some Fun, morceau obsédant digne de I’m Deranged de Bowie.
Il m’aura fallu plus de vingt ans pour enfin le voir sur scène. Hier soir, à La Carène de Brest, l’attente a été récompensée au-delà de toutes espérances.

C'est Jung & I, le projet de Soaz Lescop, qui assurait la première partie. Une prestation tout en douceur, avec des synthés aériens, des boucles électroniques et une belle voix en écho. J'ai trouvé l'instant relaxant et apaisant. Je ne sais pas si c'était l'intention première, mais c'est vraiment l'effet que ça m'a fait : un très joli moment, tout simplement, et une mise en condition idéale pour le concert de Jay-Jay Johanson.

Dès l’ouverture avec le superbe Finally, posé sur la Symphonie n°3 de Brahms – celle que Gainsbourg avait utilisée pour Baby Alone in Babylone – le ton était donné : classe, émotion et perfection dans le chant. On sent le crooner suédois concentré, et il le restera jusqu'à la fin.
Vient ensuite So Tell the Girls That I Am Back in Town, extrait de son tout premier album Whiskey (1996), qui a ramené instantanément les fidèles à la source.

 

La set-list trouve d'ailleurs un bel équilibre entre anciens morceaux et titres récents, comme le superbe It’s Not Time Yet issu de Kings Cross (2019) ou encore Smoke, tiré de Backstage, son dernier album sorti en mai cette année. Tantôt crooner jazzy, tantôt virtuose du trip-hop feutré, accompagné de deux excellents musiciens, Jay-Jay Johanson nous transporte d'album en album avec une facilité et une maîtrise impressionnantes. Le public est attentif et respectueux, puis chaleureusement expressif dès les dernières notes des morceaux.
Le moment suspendu qui a parfaitement illustré cela : le sublime Whispering Words, chanté a cappella dans un silence total avant une vibrante ovation tellement méritée. Magnifique !

 

Le concert se poursuit, et la douceur continue avec How Long Do You Think We’re Gonna Last, une ballade splendide toute en retenue, puis Milan, Madrid, Chicago, Paris, où Jay-Jay Johanson me fait penser à Dominique A, à mon sens le seul artiste français capable de se mesurer à la délicatesse et à la beauté des compositions du Suédois. En fin de set, les savoureux Heard Somebody Whistle et Believe in Us viennent cueillir le public une dernière fois avant le rappel.


Retour sur scène et cadeau pour le public français, qui l'apprécie tant, avec L'Amour est Bien Plus Fort Que Nous, reprise plus que parfaite de cette très belle chanson de Francis Lai et Pierre Barouh. Quand on a du talent, on peut se frotter à tout. Le concert se clôt sur I’m Older Now, véritable symphonie finale et majestueuse. Jay-Jay Johanson se lâche, sourit et sautille comme un enfant à qui l'on offre un jouet. Alors que l'on pense le concert terminé, l'artiste s'offre un vrai bain de foule et de joie sur “My Way” version Sid Vicious diffusée en fond sonore. Un moment à la fois étonnant et mémorable, avant de tirer sa révérence.

Pas de I Want Some Fun ce soir ? Qu’importe ! Le concert était magnifique, vraiment.

Jérôme