La deuxième soirée du festival Les Indisciplinées de Lorient a tenu toutes ses promesses. Quelle affiche, mes amis ! eat-girls pour la belle découverte, Lol Tolhurst pour la légende et Tramhaus pour la relève. Une soirée parfaite en somme, de quoi fêter dignement les 20 ans de cet excellent festival. Le public ne s’y est pas trompé puisque c’était complet depuis un moment.
La soirée débute avec eat-girls, trio lyonnais programmé il y a un an aux Trans Musicales de Rennes (où le groupe était pour l’occasion à six sur scène) et qui a notamment réalisé une session live remarquée pour KEXP, la célèbre radio américaine. Sous une apparence trompeuse, calme et douce, qui pourrait laisser penser à un énième groupe de French pop, se cache en réalité une formation étonnante qui joue un post-punk minimal à tendance krautrock où chacun des trois membres prend le chant au fil du set. Amélie Guillon, aux synthés, prend grand soin d’installer des ambiances froides et hypnotiques, pour mieux les perturber avec des sons électroniques à la limite de l’industriel. Même approche pour Maxence Mesnier à la basse, qui opte pour un jeu lourd et déstabilisant, tandis qu’Elisa Flores, à la guitare, alterne entre notes aiguës distillées au compte-gouttes et grattage frénétique, comme sur l’excellent Para Los Pies Cansados. On sort clairement du cadre habituel. On pense à Neu! ou encore à Rats on Rafts dans ses retranchements les plus sombres.
Le set, composé, composé d’une dizaine de titres dont la plupart est à retrouver sur Area Silenzio leur premier Lp sorti en 2024. se termine avec trois nouveaux morceaux, annonciateurs d’un nouvel album à venir en mars prochain. Très bon concert d’eat-girls, qui confirme être l’un des groupes à suivre avec la plus grande attention.
Lol Tolhurst est l’un des trois membres fondateurs de The Cure, avec Michael Dempsey et Robert Smith… rien que ça ! De 1976 à 1989, il a participé à tous les albums majeurs du groupe, à la batterie d’abord, puis aux claviers. Écarté définitivement du groupe à la sortie de Disintegration, après des années de problèmes liés à l’alcool, il reste néanmoins, pour beaucoup l’un des musiciens emblématiques d’un groupe légendaire. Pour ce concert, il est accompagné de son fils Gray, à la guitare et au chant, et d’Oliver Cherer à la basse.
L’avantage de faire vieux quand on est jeune, c’est qu’on ne change pas trop au fil des années. Lol Tolhurst a toujours cette bouille à la Droopy qui le caractérise depuis longtemps, mais il a bonne mine. Lorsqu’il arrive sur scène et commence à frapper les fûts de sa batterie électronique sur The Holy Hour, on ne va pas se mentir, un petit frisson vient nous secouer la carcasse. Au chant, Gray ne cherche pas à imiter Robert Smith, et c’est tant mieux. Le jeune homme, caché derrière sa chevelure épaisse, ses lunettes qui le sont tout autant et sa moustache, fait le job mais ne capte pas la lumière. Je pense que ça lui va bien comme ça. C’est derrière que cela se passe. Lol Tolhurst se lève, joue au synthé les premières notes de A Forest et c’est tout l’Hydrophone qui prend une claque. Et que dire de ce rythme de batterie reconnaissable entre tous sur The Hanging Garden, joué quelques instants après !
Seventeen Seconds, Three Imaginary Boys, Faith et Pornography : c’est dans ces quatre albums mythiques que Lol Tolhurst va puiser pour composer la setlist du soir. Mention spéciale à A Strange Day, que Lol Tolhurst considère comme l’un de ses titres favoris, et à All Cats Are Grey, dédié à la grand-mère de Gray, et donc à la mère de Lol. On nage en pleine nostalgie lorsque les notes de Boys Don't Cry viennent envahir la salle, jusqu’à ce que 10:15 Saturday Night, puis M, joué en rappel, viennent clôturer un moment délicieux en tout point. À l’image de Peter Hook avec Joy Division et New Order, si Lol Tolhurst à lui seul n’est pas The Cure, qui de plus légitime que lui pour reprendre ces titres emblématiques qui ont bercé notre jeunesse ? C’était du pur plaisir, tout simplement. On le remercie grandement pour cela.
Quelle joie de revoir Tramhaus après leur belle performance au festival des Vieilles Charrues en 2023 et celle du Festival de la Mer un an plus tard, que nous avions chroniquées. Le quintette de Rotterdam vient tout juste de sortir Blister, son deuxième LP, avec lequel il prend un virage plus sombre et plus brutal. Bref, la couleur est annoncée. Comme l’a justement lancé quelqu’un dans le public juste avant l’entrée en scène du groupe : « Il va y avoir de la hanche de pétée ce soir… » D’ailleurs, ça commence très fort avec Plovdiv, titre violent qui ouvre l’album et donc le concert ce soir. Sur Lap Dog, deuxième morceau joué, on ressent nettement les influences Nirvana/Pixies, tandis qu’avec Rat Race, qui suit, on est dans du post-punk pur jus.
Au chant, Lukas Jansen est toujours aussi énergique. Il occupe la scène en alternant sauts et danses, jetant ses bras et ses jambes de façon assez désordonnée, comme s’il ne savait pas quoi faire de toute son envergure. Mon ami Laurent, qui a toujours le mot juste, évoquait un grand échalas. C’est exactement ça ! Après cette entrée en matière brutale, pas vraiment d’accalmie à l’horizon. On savoure la rythmique impeccable de Julia Vroegh à la basse et de Jim Luijten à la batterie. A Necessity en était un bel exemple. Make It Happen est ensuite joué pour la première fois depuis plusieurs mois, nous explique Lukas. Puis vient une belle série de morceaux de The First Exit, leur premier album, dont le savoureux Once Again, où Lukas nous offre son plus beau déhanché, et le ravageur Beech, qui déclenche un beau pogo dans le public.
Retour à Blister, dont dix morceaux seront joués ce soir : Solace, I Was Never Alone, mais surtout Overachiever, Big Believer, morceau pesant d’une beauté lugubre qui tranche avec ce que le groupe a l’habitude de proposer. Une nouvelle voie que Tramhaus explore sur ce dernier opus et qui lui va très bien, quitte à dérouter un peu sa fanbase. L’enchaînement final The Answer? et Beep Beep va finir d’achever muscles et tympans, avant que le public ne prenne une dernière fois part à la fête sur Minus Twenty. Tels des adorateurs devant leur gourou, les spectateurs lancent des « Aummm » en guise d’incantations, jusqu’à l’explosion finale ponctuée par les cris de Julia Vroegh.
La tornade s’est arrêtée là. Le dernier morceau, The Swarm, qui vient clôturer ce fabuleux concert, m’a finalement semblé superflu. Tramhaus avait déjà tout donné, et nous aussi !




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